Acte 50 des gilets jaunes : «Bientôt un an de manifestations, je n’en reviens pas»

Pour ce cinquantième samedi de mobilisation, plusieurs milliers de manifestants se sont réunis dans une dizaine de grandes villes alors qu’un appel national avait lieu à Saint-Etienne. Reportage à Paris.

Lors de l'acte 50 des gilets jaunes à Paris. Sur la pancarte, «la capitalisme est un crime organisé». En arrière-plan, un drapeau chilien, en soutien aux manifestants réprimés dans le pays d'Amérique latine.
Lors de l’acte 50 des gilets jaunes à Paris. Sur la pancarte, «la capitalisme est un crime organisé». En arrière-plan, un drapeau chilien, en soutien aux manifestants réprimés dans le pays d’Amérique latine.Photo Amaury Cornu. Hans Lucas

A la terrasse du bar Le Chambertin à Paris, face au ministère de l’Economie et des Finances, un homme déguste un café, le regard dans le vague. Assis sur la banquette, il tète sa clope, le visage grimé en Joker, nouvelle figure émergente de la contestation, tandis que sur ses genoux son gilet jaune est en boule. Au matin du cinquantième samedi de mobilisation des gilets jaunes, le quartier de Bercy se garnit petit à petit de fluo. Ensuite les manifestants ont entonné des «Macron démission» ou des «on ne lâche rien» sous les fenêtres des bureaux de Bruno Le Maire et de Gérald Darmanin.

à lire notre dossier «Gilets jaunes», une crise politique

A Saint-Etienne, l’appel national du mouvement a rassemblé plus de 500 personnes donnant lieu à des face à face tendus avec les forces de l’ordre. Ils étaient également quelques centaines à Lille. A Bordeaux, les gilets jaunes ont rapidement rejoint la manifestation des Kurdes, où près de 250 personnes aux couleurs du Rojava se sont réunies pour dénoncer l’offensive turque dans le Kurdistan syrien.

«Les gilets jaunes ont brisé l’omerta»

Près du ministère de l’Economie, venu seul d’Aulnay-sous-Bois (Seine-Saint-Denis), Ryan, 22 ans, contemple à l’écart le début du rassemblement. «J’ai pris le RER B et hop, je suis venu ici. J’espère que ça va grossir un peu quand même. Car il y a moins de monde de samedi en samedis», reconnaît le jeune homme gominé. Etudiant en BTS gestion, son gilet est bardé d’un «Macron en prison»écrit au marqueur. «Peut-être que c’est à cause des vacances de la Toussaint. Quoi qu’il en soit, les jeunes sont moins présents qu’avant», regrette-t-il.

A 14 heures, les quelques centaines de manifestants quittent l’esplanade et marchent le long du boulevard de Bercy. Alors qu’un soleil d’automne galvanise les irréductibles, les gens défilent dans une ambiance bon enfant, sous l’œil des forces de l’ordre qui encadrent la foule. «Castaner en prison, Macron en prison, Lagarde en prison», vocifère un vieil homme, casquette d’officier soviétique vissée sur la tête. «Y a plus de place dans ta prison !» rigole un camarade. Le rassemblement grossit au fil des kilomètres avalés, suivi de près par une petite dizaine de fourgons de CRS. «Ils nous ont tellement tout volé qu’ils nous ont même dérobé notre peur», répète une vieille dame tout en soutenant à bout de bras une large banderole jaune. On peut y lire «Femmes précaires, femmes en guerre : violences sexistes, violences sociales, même combat contre le capital».

Au métro Daumesnil, la foule marque une pause. Amel, la trentaine, harangue la foule : «Il fait beau, il ne pleut pas, alors on va prendre tout notre temps pour cette manifestation. Des gens ont faim en France et en ont marre de leur situation. Les gilets jaunes ont brisé l’omerta. Bravo à eux.» Dans le cortège, Alain, 73 ans, béret sur la tête en est à son 24e samedi de manifestation : «Une de mes motivations première pour sortir dans la rue, c’est la réforme des retraites. On demande juste que le droit au travail et les droits sociaux soient respectés.»

Fumigènes et chants de soutiens aux manifestants chiliens

Avant d’atteindre la place de la Nation, plus d’une centaine de manifestants chiliens rejoignent le cortège. Ils chantent en chœur «El pueblo unido jamás será vencido» («le peuple uni ne sera jamais vaincu»), une chanson composée en 1970 devenue un hymne de solidarité et de contestation. Tous demandent la démission du président Piñera qui a annoncé le remaniement du gouvernement mais refuse de quitter ses fonctions, alors que plus d’un million de manifestants ont défilé la veille dans les rues de Santiago au Chili. Arrivé place de la nation, le cortège se disperse tandis que certains grimpent sur le Triomphe de la République au milieu de la place. Ça craque des fumigènes et on entame des chants en soutien aux nombreux manifestants Chiliens présents. 

C’est avant d’arriver au point de dispersion prévu place du Colonel-Fabien que des échauffourées ont lieu dans le quartier de Belleville (XIXe et XIearrondissement), obligeant la RATP à fermer la station de métro. Les forces de l’ordre manient le tonfa pour disperser la foule et tirent à plusieurs reprises des gaz lacrymogènes. En début de soirée, les CRS évacuent la place tandis que plusieurs feux de poubelles persistent.

Avant la grève générale du 5 décembre affichée sur certaines banderoles et pancartes, c’est bien le week-end du 16 et 17 novembre, date anniversaire du début du mouvement, qui est dans tous les esprits. Laurent, la cinquantaine, n’arrive pas à enlever ce prochain rendez-vous de sa tête. «Bientôt un an de manifestation. Je n’en reviens pas. Ce sera fou le 17. Je crois qu’ils ne se rendent pas compte de ce que ça va être, affirme ce logisticien qui officie dans le service d’ordre des gilets jaunes depuis le début du mouvement. Macron joue avec les gens. Le pays ne va pas dans la bonne direction. Tout est devenu pourri.»Charles Delouche