La “guerre des vaccins” perturbe la riposte à Ebola

Depuis que l’épidémie de fièvre Ebola a gagné Goma, une ville de plus d’un million d’habitants d’où partent des vols nationaux et internationaux et qu’elle menace Bukavu, tout aussi surpeuplée, l’inquiétude gagne toute la région et a été enfin déclarée « urgence sanitaire de portée internationale » par l’OMS, après trois refus successifs. Cette reconnaissance de la gravité de la situation devrait permettre de débloquer des fonds supplémentaires (350 millions de dollars plus 100 millions mis à disposition par la Banque Mondiale) et de placer la gestion de la crise entre d’autres mains que la seule autorité congolaise.
Il est vrai que le fléau s’inscrit dans un contexte marqué par la guerre qui sévit dans la région de Beni où les groupes armés ont déjà fait des milliers de morts, tandis que l’insécurité avait obligé les citoyens du Nord Kivu et de l’Ituri à participer aux élections générales avec trois mois de retard. Doutant de leurs politiciens, s’estimant mal défendus par leurs militaires (qui ont cependant payé très cher leur engagement contre les rebelles islamistes ADF Nalu), n’ayant plus confiance en la Monusco, les habitants de la région sont gagnés par le doute : dénonçant le «Business Ebola », ils contestent les équipes de la riposte venues de Kinshasa qui se déplacent à grands frais et ne connaissent ni la langue ni les coutumes de leur province et choquent souvent le particularisme des populations Nande. Mi juillet, la démission spectaculaire du ministre congolais de la santé, Oly Ilunga, a ajouté à la confusion.
Une fois de plus, les populations sont prises en otages de guerres qui les dépassent. Guerre des hommes d’abord : diplômé de Harvard, ancien médecin personnel d’Etienne Tshisekedi et directeur à Bruxelles des cliniques de l’Europe (Saint Michel et Sainte Elizabeth) Oly Ilunga a regagné son pays deux ans avant les élections, recruté et soutenu à l’époque par les « kabilistes ».De quoi s’attirer la méfiance de l’opposition, malgré un parcours brillant et les services rendus à la famille Tshisekedi. Compétent, déterminé, Ilunga s’est engagé à fond dans la lutte contre Ebola, se rendant sur le terrain chaque semaine et survolant les complexités de la politique locale. Mais il commit peut-être l’erreur de tenir éloigné le Dr Jean-Jacques Muyembe, 77 ans, vétéran de la lutte contre Ebola, directeur de l’IRNB (Institut national de recherche biomédicale) et spécialiste mondialement reconnu. Le président Félix Tshisekedi a tranché : sacrifiant Ilunga, il a placé le docteur Muyembe à la tête du comité national de lutte contre Ebola et l’a envoyé à Goma.
C’est la deuxième guerre, celle des vaccins, qui a entraîné la disgrâce puis la démission d’Ilunga : depuis un an, seul le vaccin produit par la société américano canadienne Merck était utilisé, avec succès mais en quantités insuffisantes. Or la firme américaine Johnson et Johnson s’est également positionnée sur le marché, désireuse de mettre en circulation son propre vaccin, à plus large spectre et qui doit être administré en deux prises, avec 56 jours d’intervalle. Un vaccin dont l’efficacité n’a encore été démontrée que sur les primates et qui a besoin, pour être validé, d’opérer sur des cohortes humaines. Or, outre ses difficultés d’utilisation, plusieurs scientifiques remettent en cause son vecteur, l’adénovirus, qui pourrait favoriser d’autres contaminations, dont le VIH.
Dénonçant le forcing opéré par la société américaine, Oly Ilunga a souligné qu’ « introduire un vaccin en pleine épidémie, sans l’aval des autorités sanitaires congolaises représente une atteinte tant à l’éthique médicale qu’à la souveraineté congolaise » et il a dénoncé un « consortium opaque » et un « lobby malveillant ». Sur le terrain, l’ex ministre a été entendu. Me Omar Kavota, qui dirige les équipes de riposte de la société civile à Beni, se fait le porte parole de ses concitoyens : «ce vaccin suscite une forte résistance ; les gens disent qu’il rend stérile, qu’en fait on veut exterminer la population…Nous refusons d’être des cobayes, de permettre aux Américains de gagner des millions sur notre dos ; nous savons que, sur le marché des vaccins, il y a une grande compétition… »
Le Belge Peter Piot, ancien directeur d’ONUSIDA et aujourd’hui directeur de la London School of Tropical Medicine, associée à la recherche sur le vaccin J and J, réfute ces objections : « tout d’abord, tous les protocoles de sécurité ont été établis, mais surtout, il est fou de dire que J and J pourrait gagner ces millions avec ce vaccin. La réalité, c’est que dans ce domaine la recherche se fait pratiquement à fonds perdus : les populations africaines sont pauvres, il n’y a tout simplement pas de marché pour ces produits… C’est sur fonds propres que J and J a financé elle-même la recherche sur le vaccin Ebola ! Personne d’autre ne voulait travailler sur ce sujet et, en réalité, les deux vaccins sont complémentaires…»
A l’origine de ce deuxième vaccin, si controversé, un Belge, le Docteur Paul Stoffels, ancien du Congo, ancien du Rwanda, qui, après avoir travaillé pour la société Janssens Pharmaceutica, rachetée par J and J, a été nommé à la tête du département « recherche » de la société américaine. Durant quinze ans, le Dr Stoffels a travaillé sur les vaccins capables de neutraliser les maladies à virus, qu’il s’agisse d’Ebola, de la fièvre de Marburg ou de Lhassa, de Zika ou de l’influenza.. . Joint par téléphone, il nous explique que « c’est après les attentats du 11 septembre que les autorités américaines, prenant en compte la menace du bio terrorisme, ont demandé aux sociétés pharmaceutiques de mener des recherches sur des vaccins à large spectre, capables de neutraliser ces divers virus, 14 au total. En cas de réussite, ces vaccins pourraient être stockés par les gouvernements occidentaux afin de protéger leurs populations ou leurs armées contre d’éventuelles menaces de guerre biologique… »
C’est donc au départ de la lutte contre Ebola que J and J a mis au point un vaccin hautement protecteur, capable d’agir à long terme et des essais cliniques ont déjà eu lieu sur des volontaires, en Ouganda, en Tanzanie, en Côte d’Ivoire. Le Dr Stoffels précise que la société met en œuvre une stratégie à long terme : « il y aura d’autres explosions de maladies à virus, et nous voudrions être capables de vacciner des populations entières, en produisant des millions de vaccins, pour créer des sortes d’ « autoroutes de sécurité » et faire échec aux épidémies comme Ebola… Le Dr Muyembe, désormais placé à la tête de la lutte contre Ebola et impliqué depuis 1976, veut créer une sorte de « rideau arrière » pour stopper la propagation. »
Le Dr Stoffels assure lui aussi que l’aspect financier est secondaire : « notre recherche a coûté 700 millions de dollars en quinze ans, dont 50% payés par la société J and J… Au bénéfice de l’humanité… »
A côté de ces brillantes perspectives, que pèsent les objections des Congolais, qui refusent de servir de cobayes, même pour leur bien ?

Le carnet de Colette Braeckman sur http://blog.lesoir.be/colette-braeckman/2019/08/01/la-guerre-des-vaccins-perturbe-la-riposte-a-ebola/