« En Afrique du Nord, il y a des codes sociaux qui excluent les Noirs »

LE RENDEZ-VOUS DES IDÉES. Au Salon du livre de Genève, l’écrivain congolais In Koli Jean Bofane et la géographe tunisienne Maha Abdelhamid ont échangé sur le racisme au Maghreb.

Conséquence d’une abondante production d’essais, les débats sur la race auront été au cœur du Salon africain qui s’est tenu dans le cadre du 33e Salon du livre de Genève, du mercredi 1er au dimanche 5 mai. Suffit-il d’ôter le mot « race » de la Constitution pour éradiquer le racisme ? Est-ce la race qui crée le racisme ou l’inverse ? Pourquoi ce mot, si courant outre-Atlantique, fait tant tiquer en France ? Telles sont les interrogations soulevées lors des débats.

Outre une discussion entre l’historien Nicolas Bancel, codirecteur du livre Sexe, Race & Colonies (La Découverte, 2018), et Françoise Vergès, qui a publié en février l’essai Un féminisme décolonial (La Fabrique), deux autres rencontres traitaient du thème de la race : « De la race en Amérique et en France » d’une part, autour du livre L’Assignation, Les Noirs n’existent pas, de Tania de Montaigne (Grasset, 2018) et de la revue America ; « De la race au Maghreb » d’autre part, un échange entre l’écrivain congolais In Koli Jean Bofane (RDC) et la géographe tunisienne Maha Abdelhamid. Ce dernier débat, qui faisait le lien entre passé de l’esclavage, identités africaines et actualité des migrations, a passionné le public.

Dans son roman La Belle de Casa (Actes sud, 2018), In Koli Jean Bofane traite des relations entre Marocains et migrants subsahariens à Casablanca, tandis que le racisme envers les Noirs en Tunisie est au cœur du rapport d’enquête co-écrit par Maha Abdelhamid : Etre noir, ce n’est pas une question de couleur(Nirvana, 2017). La chercheuse tunisienne, qui vit à Paris, est par ailleurs cofondatrice de la première association pour la défense des Noirs en Tunisie.

« Les flux de migrants ont choqué les Tunisiens »

Qui sont les Noirs de Tunisie ? Ils proviennent en partie d’un contexte esclavagiste qui a duré du XIIe au XIXe siècle, répond l’universitaire – même si tous n’étaient pas esclaves, certaines familles étant venues étudier l’islam à la mosquée Zitouna de Tunis. Selon Maha Abdelhamid, l’esclavage est un fait historique qui a été étouffé politiquement, conduisant les Noirs du Maghreb à évoluer dans les marges de la société. A tel point que personne, à l’intérieur du pays comme à l’étranger, ne semble avoir conscience de leur existence.

Cette ignorance se retrouve chez les Tunisiens noirs eux-mêmes, poursuit la chercheuse : « Dans les familles noires, on ne s’interroge pas sur une présence africaine.Nous sommes noirs, certes, mais nous sommes arabes, musulmans et beaucoup plus tournés vers la Méditerranée. J’ai une tante qui parle de l’Afrique subsaharienne comme d’un univers lointain. Elle me dit que nous sommes tunisiens. Le président Bourguiba [1957-1987] a beaucoup travaillé sur la “tunisianité”. »

L’autre fait méconnu est que l’abolition de l’esclavage en Tunisie a eu lieu en 1846, soit très tôt par rapport au monde arabe et à la France, où elle n’est intervenue que deux ans plus tard. « Cependant, rien n’est prévu à l’époque pour intégrer les Noirs dans la société, ajoute Maha Abdelhamid. D’où la marginalisation et la pauvreté de cette population, causes de la révolte des Tunisiens noirs au moment de la révolution de 2011. »

Longtemps, le racisme a été nié par la gauche en Tunisie, qui se contentait, d’après la chercheuse, de répéter que les Noirs ont toujours été là et qu’il n’y a pas de racisme. « Mais il y a des codes dans les sociétés d’Afrique du Nord qui font par exemple que certains postes clés ne sont pas accessibles aux Noirs, même si aucune loi ne le dit », explique-t-elle.

Aujourd’hui, Maha Abdelhamid se définit comme Africaine et Tunisienne. Une position jugée inadmissible, y compris dans son milieu universitaire : « En Tunisie, les gens se vivent comme détachés du reste du continent. Les flux de migration, mais aussi l’installation de la Banque africaine de développement à Tunis, de 2003 à 2014, avec l’arrivée d’Africains subsahariens pour y travailler, ont choqué la population. Ils avaient l’image d’Africains pauvres et ils voient arriver ces Noirs qui sont plus riches que les Tunisiens ! »

« Je voulais abolir la frontière du Sahara »

Ce Maghreb qui tourne le dos à l’Afrique a également inspiré In Koli Jean Bofane, qui habite à Bruxelles : « Les Marocains forment la première communauté africaine de Belgique. Ils nous disent “Vous, les Africains”, alors qu’on les regarde comme des frères. Je voulais abolir la barrière du Sahara, qui est devenue une frontière avec la colonisation alors qu’auparavant c’était une route. Je voulais aussi rebâtir la solidarité africaine, même si c’est un vieux rêve des années 1960. »

Le romancier, qui a séjourné à Rabat, Marrakech et Casablanca, trouve qu’il y a clairement du racisme au Maroc. « Alors j’ai souhaité mettre ensemble les gens d’Afrique subsaharienne et du Maghreb dans un roman, pour voir ce qui se passe », explique-t-il. La Belle de Casa s’ouvre par la découverte du corps d’Ichrak dans un quartier populaire de Casablanca, sur fond de malversations immobilières. La jeune Marocaine s’était liée d’amitié avec Sese Soko, un clandestin congolais. Le roman, qui se vend très bien dans les librairies marocaines, va être adapté au cinéma par Hicham Ayouch, qui a prévu de faire de la relation entre Ichrak et Sese une histoire d’amour, conscient du potentiel explosif des couples mixtes à l’écran.

De Casablanca, In Koli Jean Bofane est reparti avec le sentiment que de nombreux migrants subsahariens souhaitent s’installer au Maroc : « Dans le quartier populaire en face de la mosquée Hassan II, j’ai croisé des Ivoiriens et des Congolais. Ils sont intégrés, ils m’ont montré leur appartement, ils m’ont dit qu’ils travaillaient dans le commerce. »

Maha Abdelhamid a également vu comment la crise migratoire a transformé la Tunisie en lieu de passage : « On a assisté à plusieurs agressions, notamment autour des matchs de foot. Le meurtre du président de l’association des Ivoiriens de Tunisie a créé un choc dans la société civile, qui s’est trouvée obligée de se présenter comme hostile au racisme. »Depuis le 9 octobre 2018, une loi criminalise les discriminations raciales. Pour Maha Abdelhamid, la prochaine bataille devra se jouer sur le terrain de l’université, car, hormis les travaux remarquables de Salah Trabelsi et d’Inès Mrad Dali, la question des Noirs et de l’esclavage reste le parent pauvre dans la recherche en sciences sociales en Tunisie.

Maha Abdelhamid constate que les Tunisiens ont voulu étouffer la question du racisme envers les Noirs de Tunisie en présentant les immigrés subsahariens comme bien plus dangereux. La militante observe que perdure la figure du Noir gentil, qu’il faut défendre dans sa lutte pour l’égalité car il ne peut pas le faire seul. Elle conclut en rappelant la banalisation de l’esclavage dans les expressions et proverbes quotidiens. Ainsi, en arabe, on ne dit pas « Noir » mais « Oussif », qui désigne les esclaves domestiques. Elle cite enfin ce proverbe : « Bête le jour, belle la nuit », rappel que les esclaves étaient aussi exploitées sexuellement par leurs maîtres.

Par Gladys Marivat  Publié sur https://www.lemonde.fr/afrique/article/2019/05/12/en-afrique-du-nord-il-y-a-des-codes-sociaux-qui-excluent-les-noirs_5461175_3212.html?utm_term=Autofeed&utm_medium=Social&utm_source=Twitter#Echobox=1557683166