Les Gilets jaunes : la partie émergée de la crise sociale française ?

Cette analyse est le fruit d’une enquête d’opinion réalisée entre le 14 décembre 2018 et le 8 janvier 2019 par Elabe, en partenariat avec l’Institut Montaigne. Ont été interrogées 10 010 personnes, réparties en 12 sous-échantillons régionaux de 800 individus (1 200 en Ile-de-France) représentatifs de la population résidente de chaque région administrative métropolitaine âgée de 18 ans et plus. Ce Baromètre des Territoires couvre un large éventail de thématiques (pouvoir d’achat, mobilités, lien social, justice sociale, rapport au territoire et aux acteurs de la société…) et inclut une question permettant d’identifier les Français qui se sentent Gilets jaunes.

Les Gilets jaunes : un mouvement social inédit

Depuis novembre 2018 et le début de la contestation des Gilets jaunes, la France connaît un mouvement social triplement inédit.

Il est inédit par sa mobilisation en dehors de tout cadre organisationnel existant(syndicats, partis politiques, associations, etc.). Il est inédit par sa longévité puisque, depuis le samedi 17 novembre 2018, les manifestations nationales sont hebdomadaires. Il est inédit par les formes multiples de son expression : réseaux sociaux, pose du gilet jaune sur le pare-brise des voitures, manifestations hebdomadaires récurrentes, tentative de constitution de parti politique.

Il bénéficie depuis le début d’une solide approbation dans l’opinion publique (soutien ou sympathie) : elle dépassait les 70 % en novembre et décembre 2018, puis s’est stabilisée autour de 60 % jusqu’à début mars. La dernière étude Elabe du 20 mars 2019 montre que, quatre mois après le début de la mobilisation, 53 % des Français approuvent (soutien et sympathie) le mouvement des Gilets jaunes. Par rapport à la mesure du 13 mars, elle est en baisse de 8 points. Dans le détail, 24 % (-3 points) des Français soutiennent la mobilisation et 29 % (-5) expriment de la sympathie pour la mobilisation. À titre de comparaison sur une période récente, la mobilisation sociale des syndicats de salariés de la SNCF au printemps 2018 était approuvée par 34 % des Français le 14 mars, 44 % le 4 avril et 36 % le 23 mai.

L’organisation horizontale, fragmentée et en dehors de tout cadre institutionnel classique, ainsi que la multiplicité des modes d’actions, rendent difficile l’étude de cette mobilisation sociale. Qui sont les Gilets jaunes ? Ce mouvement “des ronds-points” est-il plus mobilisateur sur certains territoires, dans certaines catégories de population ou traverse-t-il toute la société française ? Quelles sont les opinions des Gilets jaunes sur l’impôt, la justice sociale ou l’Union européenne ? À qui font-ils confiance ?

Le Baromètre des Territoires couvre un large éventail de thématiques : pouvoir d’achat, mobilités, lien social, justice sociale, rapport au territoire et aux acteurs de la société, etc., et inclut une question permettant d’identifier les Français qui se sentent Gilets jaunes.

Ainsi sur les 10 010 répondants, 21 % se disent Gilets jaunes (soit 2 083 répondants), 47 % ne se disent pas Gilets jaunes mais soutiennent l’action et les revendications du mouvement, 27 % ne sont pas Gilets jaunes, et 6 % ne se prononcent pas. Cette proportion de Gilets jaunes (21 %) est en phase avec les données mesurées par les enquêtes hebdomadaires Elabe/BFMTV qui ont montré qu’en novembre et décembre 2018, 20% des Français se disaient Gilets jaunes (voir graphique ci-dessous). Si elle correspond à un pic qui n’a cessé de régresser depuis, nous avons considéré que l’analyse devait justement reposer sur le point le plus haut du mouvement.

Sociographie d’une mobilisation sociale

Note de lecture : Les évolutions indiquées entre parenthèses indiquent le décalage entre les Gilets jaunes et la moyenne nationale. Par exemple “69 % ont retardé ou renoncé à des soins lors des douze derniers mois (+18)” signifie que 69 % des Gilets jaunes ont retardé ou renoncé à des soins lors des douze derniers mois et que ce chiffre est supérieur de 18 points à la moyenne nationale qui est de 51 %.

Parmi les 2 083 personnes qui se disent Gilets jaunes, 53 % sont des hommes et 47 % sont des femmes, et parmi les personnes qui soutiennent l’action et les revendications du mouvement, 55 % sont des femmes et 44 % des hommes. Cette présence des femmes est un phénomène plutôt rare dans les grands mouvements sociaux, mais fait écho à leur visibilité grandissante dans les manifestations.

Les actifs sont au cœur du mouvement : les 50-64 ans 30 % (+5 points par rapport à leur poids dans la population française), les 35-49 ans 28 % (+3) et les 25-34 ans 16 % (+1).Les catégories d’âge 18-24 ans (8 %, -2) et les plus de 64 ans (18 %, -6) sont elles légèrement sous-représentées. Le mouvement est composé à 57 % de personnes en situation d’emploi (+1 par rapport à la moyenne de l’échantillon interrogé), les personnes à la retraite ou en pré-retraite pèsent pour 21 % (-4), les chômeurs pour 11 % (+5) et les personnes en études 3 % (-3).

La seule sous-catégorie qui est significativement surreprésentée au sein des Gilets jaunes est celle des femmes vivant seules avec enfants : elles représentent 12 % au sein des Gilets jaunes alors qu’elles ne représentent que 6 % de l’échantillon de Français interrogés.

C’est un mouvement des classes populaires : les Gilets jaunes sont majoritairement des ouvriers (26 % sont des ouvriers, +9 par rapport au poids des ouvriers dans la société française), des employés (21 %, +4) et des retraités CSP- (17 %, =), qui vivent dans les communes rurales (28 %, +5) et les petites villes de 2 000 à 20 000 habitants (21 %, +3), mais aussi dans les villes de plus de 100 000 habitants (26%, -3). À l’image de la société française, les Gilets jaunes vivent à la fois en banlieue (32 %, -4), en ville centre (30 %, -4), dans des zones rurales (27 %, +4) sont peu présents dans les villes isolées (10 %, +2). 50 % des Gilets jaunes ont un niveau de diplôme inférieur au baccalauréat, 28 % ont un niveau de diplôme égal au baccalauréat, et 22 % ont un diplôme de l’enseignement supérieur, ces proportions sont respectivement de 54 %,16 % et 30 % dans l’ensemble de la population en 2017.

La composition familiale des Gilets jaunes est très proche de celle de l’ensemble de l’échantillon interrogé : 35 % (-1) vivent en couple sans enfant, 29 % (+1) en couple avec enfant, 22 % (-1) seuls sans enfant, 9 % (+3) seuls avec enfant, 5 % (-1) chez leurs parents et 1 % (=) en colocation. La seule sous-catégorie qui est significativement surreprésentée au sein des Gilets jaunes est celle des femmes vivant seules avec enfants : elles représentent 12 % au sein des Gilets jaunes alors qu’elles ne représentent que 6 % de l’échantillon de Français interrogés.

Par contre, la situation économique des Gilets jaunes est significativement moins bonne que la moyenne. Leur niveau de vie est de 1 486€ par mois contre 1 777€ en moyenne pour l’échantillon de Français interrogés.

Géographiquement, les Gilets jaunes sont présents sur l’ensemble du territoire national mais la fourchette des Français qui se disent Gilets jaunes varie entre 28 % en Occitanie ou 27 % en Bourgogne-Franche-Comté et 17 % en Ile-de-France. Si on se focalise sur les anciennes régions administratives, on constate que les Gilets jaunes sont surreprésentés le long des territoires que le géographe Roger Brunet appelait “la diagonale du vide”, s’étendant des Ardennes aux Hautes-Pyrénées : Champagne-Ardenne (+7 points par rapport à la moyenne nationale de Gilets jaunes ), Bourgogne (+5), Franche-Comté (+6), Auvergne (+2), Limousin (+4), Languedoc-Roussillon (+5) et Midi-Pyrénées (+6) . À ces territoires, il faut ajouter aussi une surreprésentation des Gilets jaunes en Haute-Normandie (+4).

Crise du pouvoir d’achat et sentiment de déclassement social

Dans le Baromètre des Territoires, les Français font le récit d’une vie privée heureuse, mais d’un pouvoir d’achat sous pression et d’un sentiment désormais majoritaire de vivre dans une société produisant relégation et exclusion. Malgré ces tensions, leur espace personnel agit comme un bouclier protecteur face aux difficultés économiques et sociales. 

  • Chez les Gilets jaunes, la vie privée est moins à même d’offrir ce sentiment de protection : ils sont moins nombreux que la moyenne des Français à se déclarer heureux (64 % contre 73 %) et à partager le sentiment d’avoir choisi la vie qu’ils mènent (50 % contre 60 %), ils sont plus nombreux (60 % + 6) à avoir une vie sociale réduite ou nulle et ils sont moins nombreux à avoir le sentiment de pouvoir compter sur quelqu’un de leur entourage en cas de problèmes graves (69 %, -5). 

Cette tension est d’autant plus forte que les Gilets jaunes vivent de manière quasi-permanente une véritable crise du pouvoir d’achat :

  • 65 % des Gilets jaunes ont des fins de mois difficiles (+17 points par rapport à la moyenne des Français) ;
  • 69 % ont retardé ou renoncé à des soins de santé lors des douze derniers mois (+18) ;
  • 51 % ont été à découvert régulièrement lors des douze derniers mois (+13) et ceux qui le sont le sont en moyenne le 17 du mois ;
  • 55 % ont le sentiment que leur situation financière s’est dégradée lors des douze derniers mois (+12).

Par ailleurs, la moitié des Gilets jaunes cherche systématiquement les prix les plus bas lors de ses courses alimentaires et les deux tiers lors de l’achat de vêtements et de chaussures, ce qui est dans les deux cas fortement supérieur à la moyenne des Français (+15 points). Un peu plus d’un tiers des Gilets jaunes a régulièrement du mal à payer ses factures d’électricité (+15), son loyer ou prêt immobilier (+13), et ses impôts et taxes (+14). Mais la crise du pouvoir d’achat chez les Gilets jaunes s’exprime encore plus vigoureusement sur la question des frais de transports et du carburant : la moitié d’entre eux a régulièrement du mal à payer ses frais de transports alors que cela n’est le cas que pour un quart des Français. Ceci confirme la place centrale qu’occupe l’utilisation de véhicules motorisés (voiture, moto, scooter) pour les Gilets jaunes : les trois quarts les utilisent tous les jours (75 %, +9), et presque la moitié plusieurs fois par jour (46 %, +9). 

Le pouvoir d’achat est de loin le sujet qui les préoccupe le plus (50 %, +10), devant les retraites (30 %, +4), l’emploi (28 %, +3) et l’immigration (27 %, +4).

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